Journal de bord de Jean Cotentin
Dossier : Blackwater Creek
Entrée VI — « Où l'on voit qu'un homme seul peut entrer dans la légende, dynamite à la main »
Il est des soirs où les hommes ordinaires se contentent de survivre. Et puis il y a les soirs où Jean Cotentin décide d'entrer dans la légende.
Je consigne ces lignes avec la main encore tremblante, non de peur — jamais de peur — mais de l'excès d'énergie spirituelle qu'un homme de mon rang accumule lorsqu'il se tient, seul, entre l'humanité et les forces invisibles qui rampent sous la peau du monde.
Tandis que mes compagnons s'enfonçaient dans le tumulte de la ferme Karmody, moi, Jean Cotentin, avais choisi une voie plus haute. Plus solitaire. Plus nécessaire. Le barrage.
Je savais que là résidait une clef. Cette eau détournée, cette lueur irisée, cette brillance de poison sur la rivière… Tout cela sent l'occulute. Et cette fois, je ne parle pas d'une impression mondaine de salon. Non. Je parle de masses roses, informes, répugnantes, semblables à des viscères paresseux se traînant dans l'eau. De méduses translucides s'enfonçant dans la terre comme des pensées mauvaises. De la rivière elle-même devenue veine infectée.
Je descendis de voiture, arme en main, cigare aux lèvres, l'âme tendue vers les arcanes. Personne ne gardait le barrage. Bien sûr. Les grands lieux maudits n'ont pas besoin de gardes : ils se défendent par la lâcheté qu'ils inspirent aux faibles.
Je disposai la dynamite avec précision. Dix bâtons, peut-être davantage, aux points que mon intelligence occulte jugea les plus vulnérables. Faute de mèches dignes de ce nom — négligence logistique dont je tairai les responsables — j'improvisai une traînée de poudre. Certains appellent cela de l'imprudence. Moi, j'appelle cela de l'adaptation mystique.
J'allumai la ligne avec mon cigare. La flamme courut, hésita, disparut presque. Je m'approchai.
Et le monde explosa.
Je fus projeté contre la voiture, frappé par le souffle, sonné par la colère de la rivière libérée. Mais lorsque je rouvris les yeux, le barrage était vaincu. L'eau ne coulait plus vers les Karmody. Elle retournait vers la forêt, comme une armée liquide se retournant contre les flammes. Le feu reculait. Les champs eux-mêmes semblaient mourir, se flétrir, perdre la force abjecte qui les tenait dressés.
Ainsi Jean Cotentin avait-il coupé l'artère du mal.
Je repris mon cigare. Le rallumai. Remontai en voiture.
Puis vint le second acte. Au loin, les coups de feu. Les cris. La ferme Karmody. Mes compagnons étaient engagés dans une mêlée confuse, brutale, indigne d'eux mais parfaitement adaptée à l'ennemi. Je fonçai à travers le maïs desséché. La voiture répondit à mon commandement comme un destrier de métal. Devant moi : des hommes armés, Damien Karmody, et le chaos.
Je percutai un premier malandrin, puis infléchis la course du véhicule pour frapper Damien lui-même. Le choc fut splendide. Un mur céda. La maison s'ouvrit. Les tables volèrent. Derek fut quelque peu déplacé par les lois secondaires de la physique, mais l'histoire retiendra surtout l'essentiel : Jean Cotentin venait d'entrer en scène.
Je sortis de l'épave dans un nuage de poudre, cigare aux lèvres, silhouette dressée entre mes amis et l'abîme.
Damien, hélas, n'était pas encore terminé. L'homme but un whisky noir, ignoble, et se changea sous nos yeux en quelque chose d'autre. Ses yeux se remplirent de ténèbres. Son ventre s'ouvrit à des horreurs grouillantes. Une force inhumaine le prit.
Tout cela sentait l'occulute au-delà du tolérable.
Je pris alors un bâton de dynamite. Je prononçai les mots anciens — ou du moins des mots qui, dans le tumulte, tinrent parfaitement lieu d'ancienneté :
Expelliunus. Dragonus. Demonus. Balicuius.
Et la dynamite parla.
Damien fut projeté dans les décombres, entouré de fumée, de matière noire et d'une odeur de fruits pourris. J'ordonnai alors le repli. Non par peur, mais parce qu'un stratège sait que la victoire ne consiste pas toujours à rester debout au milieu d'une maison qui explose.
Sasha remonta avec Henry Rhodes, vivant. Vivant ! Elle avait accompli une opération que même les chirurgiens de Boston auraient appelée folie, mais dans ce pays maudit, la folie soigne parfois mieux que la science. Henry parla d'Abigail, encore prisonnière d'une grotte. Une autre ombre sur notre route.
Robert, lui, avait changé. Son bras, arraché puis rendu, n'était plus tout à fait son bras. Il avait désormais quelque chose de mythologique, de monstrueux, d'infiniment pratique aussi, je dois l'admettre. Il frappa avec la puissance d'un titan.
Béatrice, fidèle à elle-même, trouva un cheval et transforma la fuite en cavalcade. Derek, malgré quelques chocs regrettables contre murs, tables et monstruosités diverses, conserva assez de sang-froid pour tirer, courir et survivre, trois talents journalistiques rarement enseignés dans les écoles.
Quant à moi, je découvris un camion d'archéologie de Miskatonic. Les portes étaient ouvertes. Le destin m'attendait au volant.
Je démarrai l'engin du premier coup. Je hurlai aux autres de monter. Plus de latin. Plus d'élégance. Quand l'enfer vous poursuit avec des rats, des mouches et une forme d'épouvantail infernal, la rhétorique doit savoir céder la place à l'efficacité.
Nous partîmes. Les champs brûlaient. La nuée nous poursuivait. Le camion se cabra presque sur deux roues. Je le tins. Robert lança un jerrican qui dressa un mur de feu. Derek ajouta la dynamite qui manquait à la conversation. Le monstre fut perdu dans l'incendie.
Et nous arrivâmes chez les Jarvais, surgissant de la nuit comme une troupe de héros revenus d'un enfer agricole.
La ferme Karmody brûlait derrière nous. Henry Rhodes était sauvé. Abigail attendait encore.
Et moi, Jean Cotentin, avais prouvé ce que les esprits médiocres doutaient encore :
lorsque l'occulte se dresse, il faut un homme capable de le regarder, de le nommer,
et, si nécessaire, de lui rouler dessus.