Il est des villages où l'on arrive par la route, et d'autres où l'on semble descendre par degrés dans une mauvaise pensée. Blackwater Creek appartient à la seconde catégorie.
Ce hameau perdu aux abords de Dunwich n'aurait jamais dû faire parler de lui au-delà de quelques transactions agricoles, d'un mauvais whisky local et des plaintes ordinaires d'une population que la pluie, la boue et l'isolement rendent naturellement peu bavarde. Pourtant, depuis plusieurs semaines, ce nom circule dans les couloirs de l'Université Miskatonic avec l'insistance d'une tache d'encre que personne ne parvient à effacer.
Tout commence avec la disparition du professeur Henry Rhodes, archéologue envoyé dans la région pour examiner un ancien site de fouilles. Rhodes n'était pas homme à disparaître sans raison. Ses lettres, du moins les premières, évoquaient une découverte sérieuse : vestiges anciens, ossements, traces d'un établissement indigène oublié, et peut-être une grotte située quelque part sous les collines ou près du cours de Blackwater Creek.
Puis le ton changea.
Dans une correspondance datée de juin, Rhodes recommandait la prudence. Il signalait des fermiers armés, des habitants hostiles, et parlait de dynamite achetée pour des travaux dont la nature reste confuse. Il y mentionnait aussi son épouse, Abigail Rhodes, présente sur place, puis bientôt introuvable elle aussi. Certaines notes retrouvées plus tard laissent entendre que Rhodes entendait ouvrir ou atteindre une cavité souterraine. Elles laissent également paraître un esprit de plus en plus troublé.
Une expédition partit donc d'Arkham pour Blackwater Creek.
Le village baignait dans une atmosphère de pourriture humide. La boue semblait partout, les maisons fatiguées, les habitants méfiants. Des enfants pieds nus portaient, selon plusieurs observations, des marques cutanées inquiétantes. L'air lui-même avait cette odeur douceâtre des fruits tournés, mêlée à celle d'une cave trop longtemps fermée. Quant au ruisseau, il ne paraissait pas seulement sale : il paraissait malade.
Un nom revint vite dans les conversations : Carmody.
La famille Carmody, propriétaire d'un barrage et productrice d'un whisky local, semble avoir tenu dans cette affaire un rôle plus central qu'elle ne l'aurait souhaité. Le liquide vendu sous leur nom portait la même senteur étrange que celle rencontrée près de certains lieux contaminés. Il serait imprudent d'affirmer que cet alcool expliquait tout ; il serait plus imprudent encore de prétendre qu'il n'expliquait rien.
Au fil de l'enquête, plusieurs faits convergèrent. L'eau avait été détournée. Le barrage des Carmody alimentait leurs terres. Autour de Blackwater Creek, hommes, bêtes et végétation présentaient des altérations difficiles à décrire sans passer pour un feuilletoniste en mal de frissons. Un porc nommé Brutus, déjà monstrueux par sa taille et son agressivité, dut être abattu puis livré au feu. Des guérisons impossibles furent observées. Des blessures qui auraient dû condamner un homme semblaient se refermer au prix d'autre chose — quelque chose qui ne ressemblait plus tout à fait à la santé.
Le feu, à plusieurs reprises, se montra le seul argument convaincant contre ces abominations rurales.
L'enquête mena ensuite vers le magasin Baxter, où l'achat de dynamite par Rhodes fut confirmé, puis vers les terres Carmody. C'est là que les événements prirent la tournure brutale que l'on connaît rarement dans les rapports universitaires, mais souvent dans les fossés.
Vivant, oui — mais enchaîné, bâillonné, couvert de pustules et de plaies suintantes. Il murmurait des mots revenus trop souvent pour être ignorés : Abigail, maman, et un autre nom, incertain, que la transcription ou la mémoire rendent mal — quelque chose comme Sikaïos. Il indiqua également, sur une carte, une grotte située au-dessus du barrage. Abigail Rhodes, elle, n'a pas été ramenée.
Il faut ici écrire avec retenue. Les Carmody ne peuvent plus répondre à toutes les questions. Leur ferme a brûlé. Le barrage a été détruit. Les champs alentour, privés de ce courant suspect qui les nourrissait, ont commencé à dépérir d'une manière presque immédiate. Est-ce la preuve d'une contamination par l'eau ? D'un poison naturel ? D'une maladie inconnue ? Ou d'une folie collective née dans les collines de Dunwich ? Le lecteur choisira selon sa constitution.
Votre correspondant, pour sa part, a vu trop de choses pour rire franchement, et pas assez pour conclure honnêtement.
L'expédition regagna finalement Arkham après environ trois jours passés dans cette vallée. Le professeur Rhodes fut ramené à Miskatonic dans un état critique, mais vivant. Ceux qui l'accompagnaient portaient blessures, fièvre, épuisement, et ce silence particulier des gens qui savent qu'un récit complet ne sera cru par personne. Abigail Rhodes demeure disparue. La grotte indiquée par son mari n'a pas été explorée par notre groupe. Quant à la cause première du mal qui ronge Blackwater Creek, elle n'a pas été neutralisée avec certitude.
C'est peut-être là le fait le plus dérangeant.
On peut brûler une grange. On peut faire sauter un barrage. On peut arracher un homme vivant à une cave et le ramener vers les lampes rassurantes d'Arkham. Mais on ne ferme pas si facilement une vallée qui a appris à mentir avec la voix de ses ruisseaux.
À Blackwater Creek, l'eau coule encore quelque part.
Et dans ce pays-là, quand l'eau parle, les hommes feraient mieux de ne pas écouter.