Gourdin est revenu.
Enfin, Delta. Enfin, Dick Hammer. Enfin, “Le Gourdin”. Je ne sais toujours pas comment je suis censée appeler les gens maintenant. Deux mois qu'on ne l'avait pas vu, et il revient avec Navarro accroché à lui. Diego Navarro. Crow. Un ancien journaliste avec une bouche trop grande, des yeux qui traînent, et cette façon de parler qui donne envie de sortir les griffes avant même d'avoir fini de comprendre la phrase.
Star a vite senti le truc. Elle s'est mise derrière moi. Je lui ai tendu la main, griffes dehors, parce que parfois les mots prennent trop de temps. Moi aussi je l'ai senti, ce Navarro. Pas fiable. Même quand Gourdin essayait de dire qu'il était fiable, il ajoutait tellement de couches que ça voulait dire l'inverse. Fiable, pas fiable fiable. Ça ne veut rien dire, mais ça dit tout.
Rhino était dans un état lamentable. Il faisait son grand, comme d'habitude, mais Dr Mike l'a vu. Moi aussi, je l'ai vu vaciller. On l'a aidé à monter. Dans l'escalier, il avait l'air d'entendre des trucs qui n'existaient pas, ou de ne plus entendre ce qui existait. Nos corps continuent de se dévisser de l'intérieur.
Chez Spectra, elle n'était pas là. Porte ouverte, voix derrière la chambre. Elle parlait à quelqu'un. Je n'ai pas tout compris, seulement qu'elle disait de lui faire confiance et que tout dépendrait des premiers tests. Ça m'a pas rassurée.
On a attendu dans son bordel de planque. Une carte, un ordinateur verrouillé, des nouilles, un lit de camp, une photo de quatre étudiantes en blouse. Derrière la photo, un coffre. Star a essayé de hacker le coffre. Sauf que c'était un coffre mécanique. J'ai trouvé ça très drôle. Crow a fini par l'ouvrir avec de la poussière et son numéro de charme de fouille-merde. 19-03. Dedans, un lance-grenade, un sniper et 5000 eddies.
J'ai pris les 5000 avant Navarro. Je n'ai même pas vraiment réfléchi. C'était propre, rapide. Une microseconde et plus rien.
Il vaut mieux que l'argent disparaisse dans mes mains que dans les siennes. Plus tard, je les ai rendus à Spectra. C'était son coffre, son argent, et moi j'avais surtout empêché Crow de poser ses sales doigts dessus.
Spectra est revenue et nous a engueulés parce qu'on était restés dehors avec Halyna. Sauf que ses caméras n'avaient pas vu Halyna. Rien. Pas de silhouette brouillée. Rien. Pourtant elle était là. Elle nous a parlé. Elle nous a donné sa carte. Je ne suis pas folle. Pas sur ça.
Après, Spectra nous a parlé du Halcyon 7. Un produit HBG qui pourrait stabiliser nos corps. Peut-être. Pas une promesse, pas une guérison, juste une chance de ne pas se déliter tout de suite. Demain matin, un fourgon part à 9h10 du dépôt HBG pour la clinique de Watson. Arrivée 9h45. Il faut l'intercepter. Conducteur : Bertrand Marchais. Une femme, Célia. Deux enfants. Un garde. Des motos blindées.
On a parlé de tout. Le payer. Le menacer. Lui faire croire qu'on a sa famille. La prendre vraiment. Moi, je trouvais que l'option famille avait du sens. Les autres étaient moins drôles.
C'est là que le message est arrivé.
VEGA.
Pas un appel. Pas une voix dans un bar. Une interface noire et rouge, un message entrant, propre comme une lame neuve. Il m'appelait “gamine”. Il me rappelait qu'il m'avait prévenue : à la quatrième fois où je lui faisais défaut, il me jetait dans un ravin. Il écrivait qu'il n'avait pas le cœur à le faire lui-même. Qu'il m'aimait bien, malgré tout. Alors il faisait faire.
À partir de maintenant, il y a un contrat ouvert sur moi.
C'était écrit comme ça. Froid. Simple. Avec une pièce jointe : CONTRAT_OUVERT_#VEGA7797.
Je n'ai pas crié. Je crois. Je ne sais plus. J'ai juste senti un truc se fermer dans ma poitrine. Vega ne plaisantait pas. Il m'avait déjà prévenue. Je l'avais entendu. Je l'avais compris. J'avais juste continué à conduire, à boire, à cogner, à merder, comme si la ville allait manquer de ravins avant moi.
Finalement, on est partis sur une interception à H6. Moi en voiture, évidemment. Je dois séparer les motos ou leur foncer dedans. Il me faut une caisse blindée. Ma voiture, elle est bien, mais je ne vais pas la laisser se faire ouvrir par des motos d'assaut.
Et puis Crow a tiré sur Star.
Je me fous de savoir s'il se faisait hacker. Je me fous de savoir s'il avait peur, mal aux oreilles ou des voix dans la tête. Il a tiré sur Star. Sa jambe a explosé en partie. Alors j'ai sorti les scratchers et j'ai foncé. Je voulais le planter. Il a esquivé. Rhino voulait lui sauter dessus. Crow allait encore tirer. Spectra nous a coupés net. Corps bloqué. Interface noire. Plus rien.
Quand je suis revenue à moi, j'étais contre un mur, menottée. Ça m'a calmée juste assez longtemps pour comprendre qu'on n'avait pas fini avec lui.
Après, j'ai demandé à Gourdin de rester avec moi et Spectra. J'avais mon problème Vega à poser sur la table. Cette fois, ce n'était plus un peut-être. Il y avait un contrat. J'ai dit ce que je pouvais dire : contrats ratés, dette, peut-être 17 010 eddies, cliente tuée après insulte, et maintenant le message. La cliente qui m'avait traitée de pute, aussi. Ça, je l'ai dit. Peut-être que mon doigt a ripé dans sa gorge. Peut-être qu'il ne fallait pas me parler comme ça.
Spectra m'a dit qu'un contrat sur ma tête pour une simple dette de 17 000 ne tenait pas debout. Que le vrai problème, c'était sûrement la réputation de Vega. Les gens qu'il ne fallait pas tuer et que j'ai tués quand même. Elle va essayer de l'appeler. Mais elle m'a aussi dit un truc simple : si Vega meurt, le contrat s'arrête.
J'ai bien entendu.
Ensuite Halyna est revenue. Cette petite enquêtrice à lunettes qui n'existe pas sur les caméras. Elle a pris une photo à Rhino, quelque chose lié à Cabron et à sa veuve. On a essayé de l'ignorer. Elle nous a bloqués. Encore une fois, plus personne ne bougeait. J'aime pas ça. J'aime pas quand mon corps ne m'obéit plus.
La fin, c'est Gourdin qui reçoit des appels, Crow qui envoie des messages, Continental Brand, les papiers de Vance, et encore plus d'emmerdes. Moi, j'ai une mission demain matin, une dette qui pue, un fixeur qui a ouvert un contrat sur moi, et une voiture à trouver.
Je n'ai plus beaucoup de temps. Donc maintenant, les problèmes, je les règle vite.