Ils m'ont sorti du plan.
Je pourrais écrire ça autrement. Avec plus de classe. Plus de distance. Dire que les variables opérationnelles ont changé, que la confiance était rompue, que j'ai pris mes dispositions. Mais la vérité tient en moins de mots : ils m'ont sorti du plan, et je l'ai mal vécu.
J'avais encore l'argent du boulot de Gourdin. J'ai acheté de quoi travailler proprement : du matériel, un sniper, des grenades, de quoi rester loin et quand même compter. Je ne suis pas un soldat. Je suis journaliste. Mais à Night City, la différence entre un journaliste et un tireur embusqué dépend surtout de qui a payé le dernier verre et qui a gardé les preuves.
Leur braquage du fourgon HBG se déroulait au H6. Je n'étais pas avec eux. J'étais en hauteur, dans un immeuble, assez loin pour voir sans être vu, assez près pour rappeler que je n'avais pas disparu.
Au début, j'ai regardé leur plan se casser tout seul. La herse a pris une moto. Le fourgon s'est arrêté avant le piège. Bertrand Marchais est descendu les mains levées, avec son sourire de type qui a déjà vendu autre chose que sa loyauté. Il leur disait de prendre le camion. C'était trop facile. Donc forcément faux.
J'ai commencé à agir.
Les grenades vers Rhino, ce n'était pas contre lui personnellement. Enfin, c'est ce que j'ai dit. Je ne suis pas certain que ça change quoi que ce soit quand tu balances des explosifs sur quelqu'un. Il a sauté de la grue comme un chrome-monstre trop énervé pour mourir. Ensuite Star m'a repéré. Ou plutôt sa voix dans la tête l'a fait pour elle. Loula Bay, Lya, peu importe le nom exact : cette chose lui a dit où j'étais.
Star a tiré une roquette vers moi.
Elle a raté.
L'immeuble d'à côté a pris pour moi. J'ai presque respecté le geste. Presque.
En bas, les désosseurs ont débarqué avec leur camion et ont défoncé le fourgon. J'ai compris que le faux braquage prévu par d'autres venait de rencontrer le braquage improvisé de mes anciens associés. Bertrand parlait de Rollo, de cargaison déjà absente, de faire croire à ses supérieurs qu'il avait été cambriolé. Magnifique. Un mensonge posé sur un mensonge, et au milieu, mes anciens compagnons avec leurs armes neuves et leur confiance morte.
Gourdin a dansé. Je n'ai pas de meilleure phrase. Il a dansé et des hommes armés l'ont regardé comme si la ville venait d'inventer une nouvelle drogue. Rhino a profité de la scène pour envoyer une grenade dans la bouche de Bertrand. Là, j'ai vraiment vu le potentiel artistique du groupe.
Puis Star a pris le contrôle de la tourelle du camion. Elle a voulu me raser mon étage. J'ai changé de place. Les murs ont pris cher. Elle, elle est restée dans mon champ.
J'ai tiré.
La première balle a ouvert sa côte. Je ne l'ai pas achevée. Je pourrais prétendre que c'était stratégique. La vérité, c'est que je voulais qu'elle entende. Qu'elle comprenne. J'ai crié quelque chose comme : ton IA ne te l'a pas dit, celle-là ? Je ne sais pas si elle a entendu. Alors j'ai envoyé l'idée par message aussi, à ma manière.
Star a encore essayé de me faire tomber. Elle a poussé le camion plus loin, a demandé à sa voix de l'aider alors qu'elle se vidait déjà. Le camion a surchargé et explosé. J'étais encore debout.
Alors j'ai tiré sur Rhino.
J'ai envoyé à Gourdin que ce n'était pas exactement ce que je voulais faire. Il n'a pas eu l'air sensible à la nuance.
Rhino, au sol, sans jambes, a levé son sniper et m'a touché au torse. Là, j'ai arrêté de trouver la scène drôle. Je suis tombé dans mon étage, quelque part autour du quarante-quatrième, avec le sang qui commençait à me quitter et cette pensée idiote : le type sans jambes venait quand même de gagner son plan.
J'aurais pu achever Star. J'aurais pu essayer autre chose. À la place, j'ai activé mon camouflage optique. J'ai envoyé une dernière pression, une demande d'eddies, une menace. Peut-être que c'était du chantage. Peut-être juste une manière de ne pas partir en silence.
Je leur ai dit qu'ils ne devaient pas me virer comme ça. Que je l'avais mal vécu. Que je ne les avais pas tués, et que ça prouvait peut-être quelque chose.
Je ne sais pas s'ils ont ri.
Je ne sais pas s'ils ont compris.
Je sais seulement que je suis parti blessé, invisible, vivant.
Et que maintenant, eux comme moi savons exactement ce que veut dire : vraiment pas fiable.
// CE QUE J'AI MAINTENANT
- Une balle de sniper dans le torse, signée Rhino, ~44e étage.
- Un camouflage optique encore actif — parti invisible.
- Une équipe de clones qui sait maintenant ce que je vaux.
- Star ouverte aux côtes, Rhino sans jambes — ma signature de départ.
NODE : NODE_CRW-03 // DESTINS_CROISÉS
DATELINE : NIGHT CITY 2045