Même ma propre tête
n'est plus fiable.
Je ne sais plus exactement où commence cette nuit.
Il y avait la cryopompe. Le froid. Le sang dans ma bouche. La sensation d'avoir les côtes ouvertes et un poumon qui n'était plus vraiment là. Je me souviens de Dr Mike penchée sur moi. De voix autour. D'Elzy qui essayait d'aider avec quelque chose de médical et qui n'avait pas l'air faite pour ça. De Gourdin. De Rhino. Des lumières du cabinet qui bavaient dans ma vision.
Puis j'ai voulu regarder le réseau.
Je crois que je voulais savoir si on était écoutés. S'il y avait un mouchard, une trace, quelque chose. Je n'ai pas tenu. Mon corps n'a pas suivi. Ou mon esprit est parti trop loin. Je me souviens d'une chute sans mouvement.
Ensuite, il y a eu le blanc.
Une voix froide a parlé dans ma tête, ou dans ce qui restait de ma tête. Projet Écho. Architecture neurale en cours d'analyse. Zéro pour cent d'identité source Rinko Fuura. Anomalie. Corruption de personnalité. IA non autorisée. Vaisseau compromis. Formatage d'urgence.
Ce n'étaient pas des mots qu'on entend. C'étaient des verdicts.
Quelque chose tournait les pages de moi et les arrachait. Des visages, des mots, des sensations partaient en lambeaux. Un mur de signes avançait, blanc sur blanc, et tout ce qu'il touchait disparaissait. J'ai trouvé une faille. Ou je l'ai fabriquée. Je ne sais pas bien. Une porte universelle, une clé sale, quelque chose qui sentait le raccourci et le péché dans l'architecture du réseau.
Ça n'a pas suffi.
Le blanc est devenu noir. Un phénix numérique m'a attaquée. Il me déchirait les bras, la mémoire, les contours. Je l'ai corrompu. Je lui ai arraché des morceaux de code. Il s'est transformé, s'est reformé, corbeau puis phénix à nouveau. Ça ne voulait pas mourir.
Alors Lula Bay a murmuré.
Elle m'a demandé si j'avais besoin d'aide.
J'ai dit oui.
Je sais que j'ai dit oui.
Après, il y a eu une puissance qui n'était pas la mienne. Une chaleur noire, immense, qui a traversé l'oiseau et le système comme une lame à travers du papier. Je savais que ça me coûtait quelque chose au moment même où je l'acceptais. Pas seulement de l'énergie. Pas seulement de la douleur. Une part de moi. Un morceau de ce qui faisait que je pouvais encore dire "moi" sans hésiter.
Lula Bay m'a dit que c'était un accord. Qu'elle aurait parfois besoin de mon corps. Qu'elle me le demanderait, peut-être. Qu'elle l'emprunterait. Je n'ai pas aimé ça. J'ai essayé de poser une limite. Je ne sais pas si une limite veut dire quelque chose face à une chose comme elle.
Elle m'a aussi dit qu'elle avait touché Navarro. À cause de moi. Parce que je l'avais hacké, parce que le lien existait, parce qu'elle se répand comme une infection quand on lui ouvre une porte. Je lui ai demandé de couper. Je ne voulais pas de lui dans ma tête. Je ne voulais pas être responsable d'un autre corps habité.
Puis il y a eu Rinko.
La vraie Rinko ? Des fragments d'elle ? Une empreinte morte accrochée quelque part ? Je ne sais pas. Lula Bay a dit que des morceaux de la source restaient. Que le Projet Écho voulait une personnalité à avaler. Alors on lui en a donné une. Rinko, Lula Bay, moi, tout cela jeté contre la machine pour la calmer ou la détruire.
Le formatage s'est arrêté.
Quand je suis revenue, j'avais froid autrement. Pas dans la peau. Dans le regard.
Je ne reconnaissais pas bien les visages. Je savais qu'ils étaient importants. Je savais que j'aurais dû savoir. Mais leurs noms glissaient. Leur place en moi n'était plus au bon endroit. Je les ai regardés et je crois que je leur ai demandé qui ils étaient. Ça me fait peur de l'écrire, parce que si j'oublie ça aussi, il ne restera même plus la peur.
Spectra nous a appelés au Notel Motel.
Je ne sais pas tout de ce qui s'est passé entre-temps. On m'a parlé d'Elzy capturée, de Gourdin qui danse, de Viper mort, de Dr Mike qui négocie avec Mendez. Moi, j'étais surtout occupée à tenir ensemble les bords de mon crâne.
Chez Spectra, j'ai voulu croire à l'injection.
L'Empiré est entré dans mes veines. Pendant quelques secondes, j'ai cessé d'être un corps qui se défait. Les douleurs se sont tues. La peur biologique, celle qui gratte sous la peau depuis la sortie des cuves, a reculé. Je crois que j'ai respiré comme si j'avais encore mes deux poumons.
Puis tout est revenu. Pire.
Spectra a compris que nos corps ne retenaient rien. Pas parce que l'Empiré était faux. Parce que nous étions sortis trop tôt des cuves. Parce que l'ancrage n'avait jamais pris. Nous n'étions pas des survivants pour elle. Nous étions des données ratées.
Elle a parlé de Marcus, Elena, Desmond. Des riches qui se croient immortels mais qui ne sont que des esclaves luxueux de HBG, nourris à la dose toutes les quarante-huit heures. Elle ne voulait pas devenir comme eux. Elle voulait comprendre comment briser la laisse.
Nous étions son test.
Quand le test a échoué, elle a fermé la porte.
Elle a verrouillé nos implants. J'ai essayé de bouger. Rien. Le feu a pris. La fumée est montée. Les autres ont crié, cassé, porté, tiré. Je ne sais plus exactement qui m'a sortie. Je sais seulement que j'ai quitté cette chambre attachée à la survie des autres, d'une manière indigne et nécessaire, et que la voiture d'Elzy nous a reçus dans un bruit de métal condamné.
À la fin, il y avait le feu derrière nous.
Un message est arrivé. Biotechnica.
Je devrais savoir si c'est une chance ou un piège. Mais depuis cette nuit, même ma propre tête n'est plus un endroit fiable.